
De la lexicographie
marseillaise élevée au rang de genre littéraire :
zou maï !
( Par Médéric Gasquet-Cyrus, docteur en sociolinguistique de Université d'Aix-en- Provence)
Je lui avais dit : " Non, Jean-Marc, pas orange, la couverture , ça fait pisseux et ça va faire fuir les gens ! " Et lorsqu'il s'interrogeait encore sur le titre à donner son glossaire iconoclaste, je lui avais doctement affirmé : " Le parler gras, c'est trop réducteur : tu traites dans ton livre d'un parler bien plus riche que ça, un parler marseillais populaire et authentique, celui de plusieurs générations, et pas toujours vulgaire en plus Non, non, vraiment, ça ne marchera pas, oublie Le parler gras ".
Vous croyez qu'il m'aurait écouté ? Penses-toi ! Il a persisté, signé et vendu plein d'exemplaires du Parler gras " aque " la couverture orange, l'ami Valladier ! Aujourd'hui, Le parler gras a non seulement rejoint la grandissante famille des lexiques (ou glossaires) marseillais, mais il est déjà devenu une référence, et il fait partie des incontournables du paysage bibliographique marseillais. A croire que Jean-Marc Valladier ne m'en a pas trop voulu de mes conseils éditoriaux en bois, puisqu'il m'a demandé de faire une nouvelle préface pour cette deuxième édition. Et allez, zou maï ! Alors, autant en profiter avant qu'il ne se chope un teston trop gonfle et ne laisse préfacer ses livres que par les célébrités de son univers : Max de Glappe, Dave, Michèle Torr, Jean d'Ormesson ou l'incontournable Max Pennachiotti. En plus, les compliments et les éloges ont déjà été faits dans la première préface : cocagne ! J'ai donc la place de développer une réflexion inédite qu'aucune revue de linguistique n'aurait accepté de publier. En effet, si Le parler gras est un ouvrage suffisamment riche, ludique et remarquablement écrit pour se suffire à lui-même et pour dérider n'importe quel lecteur atteint de roumagaou ou de sgoumfi, il faut toutefois en souligner les intérêts linguistiques majeurs.
Sans nostalgie larmoyante ni tabou (avec même un petit penchant pour le gras qui n'est évidemment pas pour déplaire), Jean-Marc Valladier propose une nomenclature dont le premier intérêt est d'être subjective, marquée par son appartenance à une génération, avec les mots de son enfance, ceux de son adolescence, et ceux qu'il emploie aujourd'hui encore. Du coup, ce sont plusieurs dizaines d'années d'une vie de Marseillais qui sont couvertes, avec des vocables et des expressions qui ont connu des sorts différents.
Comme il n'écrit pas un livre consensuel destiné aux touristes, l'auteur se permet d'intégrer des mots à usage plus restreint, connus seulement des Marseillais des quartiers populaires qui baignent depuis longtemps dans un univers " marseillophone ". Tout le monde emploie peuchère, fada ou minot, mais beaucoup de Marseillais parmi les plus " authentiques " ne connaissent pas les mots zesco, cambaler, radaguer, ratacan, roumagaou, mounguis ou purgette. Tout barnabite que je suis, j'avoue que j'ai appris beaucoup de mots à la lecture du Parler gras. Je connaissais espéloufi mais pas espaloufi, je ne savais rien de l'enquestre, et chez moi, on se reléguait, certes, mais on ne s'esprofondait pas. Pour la première fois, un glossaire recense donc ces mots que certains ignorent, que beaucoup ont oublié, ou que quelques-uns (dont je suis aussi) pensaient n'être que des mots " familiaux ", dépourvus d'un usage commun L'interjection purgette !, les mounguis et les tchougades ont enfin trouvé une place sur le papier, une première attestation écrite Et le jeu de à main scoli sera sauvé de l'oubli ! Sans rire, la présence de tous ces mots " rares " dans ce glossaire est un atout précieux pour les linguistes qui ont ainsi accès à un répertoire verbal difficilement accessible autrement. Il y a dans ce glossaire une dimension patrimoniale non négligeable.
En outre, Jean-Marc Valladier
possède (sans le vouloir et sans le savoir) une conscience sociolinguistique,
dans la mesure où les définitions qu'il donne, jamais figées,
jamais définitives, sont faites de nuances et prennent en compte le
contexte, les interlocuteurs, leur âge, leur état d'esprit...
De plus, il a intégré avec brio ce que l'on appelle les variantes
linguistiques, les différentes formes que peuvent prendre un mot ou
une expression : aganter ou aguinter, tchapacan ou chiapacan, se profonder
et sa variante plus expressive s'esprofonder ; il connaît la différence
entre le con de Madon et celui de Manon, le coquin !
Il a aussi illustré de belle manière la vitalité du parler
marseillais en montrant qu'il ne s'agissait ni d'un patois moribond vers lequel
on jette un dernier regard nostalgique en songeant que " c'était
mieux avant " (peucheurette
), ni d'une liste de mots folkloriques
et rigolos destinés à amuser les journalistes parisiens. Au
contraire, il est l'un des premiers à avoir compris que le marseillais
était une variété subtile et malléable, avec laquelle
on peut jouer, aussi bien sur le signifiant que sur le signifié, sur
les sons et sur les sens. J'avais naguère souligné l'affinité
de l'auteur avec l'esprit de Desproges ; j'y ajouterais volontiers aujourd'hui
la fantaisie d'un Jean Yanne en forme, d'un Jean-Louis Fournier, et un certain
héritage oulipien que n'auraient pas renié Queneau ou Pérec.
Pour tout vous dire, pendant que Jean-Marc Valladier s'estramassait sur sa clé USB afin que cette nouvelle édition de son Parler gras soit encore plus cafie de gras, je travaillais avec l'Académie de Marseille à la rédaction du Dictionnaire du marseillais. Un de plus, me direz-vous ? Pas vraiment, puisqu'il s'agissait pour la première fois de réaliser un dictionnaire de langue englobant un siècle de parler marseillais, illustré d'exemples littéraires, journalistiques et musicaux. Or, cette entreprise ne pouvait se faire en ignorant les apports de tous ceux qui avaient déjà proposé des lexiques marseillais. C'est donc tout naturellement que Jean-Marc Valladier a vite occupé une place de choix dans ce Dictionnaire du marseillais et que nombre de définitions de la première édition du Parler gras y ont été reprises afin d'illustrer les différences de sens de tel mot ou de telle expression. Au moyen du Parler gras, certains usages méconnus ont été validés comme " marseillais " et certaines nuances sémantiques ont pu être établies grâce aux subtilités proposées par l'auteur. Bien sûr, tous les mots ne sont pas entrés, pour différentes raisons, qu'ils soient trop peu connus (chagasse, aouvali, pincou, gibouli ou vintchou) ou, pour une fois, un peu trop gras (détronché, décamer). Cependant, quelque chose me dit qu'ils seront sûrement plus nombreux à intégrer la nomenclature lors d'une future édition du Dictionnaire de l'Académie. Mais je m'enfangue : la deuxième édition " en question ", elle est là, c'est celle du Parler gras " avec plus de morceaux de gras ", et une matière encore plus dense pour les linguistes.
Il est possible que vous n'ayez rien à carrer de tout ce que je viens d'exposer voire que vous vous caguiez le mou de ces propos. Il est vrai que pour un seul linguiste qui, comme moi, ira décortiquer les subtilités phonétiques, morphologiques, sémiologiques et sociolinguistiques offertes par l'auteur, vous serez un moulon (voire plus) à simplement vous estrasser de rire à la lecture de ces articles, sans vous emboucaner la vie, sans vous demander si aouvali est un hapax, sans vous interroger sur l'orthographe de queuts, sans chercher l'étymologie de mounguis et sans vous esquicher le teston pour connaître la prononciation exacte de à main scoli. Vous vouliez plus de gras ? Vous êtes servis.
Je n'aurai peut-être pas l'honneur de la préfacer, mais il y aura, j'en suis sûr, une troisième édition du Parler gras. Et s'il n'y en a pas, tè, mi nègui.
Médéric Gasquet-Cyrus
Docteur en sociolinguistique
Chargé de cours à l'Université de Provence
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Trop bon! Médéric
Gasquet-Cyrus,
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Le parler
gras - Glossaire marseillais iconoclaste - Copyright JM Valladier / Peb &
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